Nous avons reçu cette contribution d’Agostino, un lecteur assidu de notre site et sympathisant du CIPPA. Elle inaugure notre nouvelle rubrique Tribune libre qui est ouverte à tout article d’opinion argumentée.


En Guadeloupe, depuis des lustres et encore aujourd’hui, dès qu’il s’agit pour un groupe de réflexion, une organisation politique ou un citoyen d’oser proposer une vision politique tendant à doter notre pays de plus d’autonomie, voire à préconiser l’indépendance en alternative au statut départemental dont les freins et les limites ont déjà été maintes fois identifiés ; les farouches opposants, les détracteurs les plus forcenés de toute vision alternative – fusse-t-elle un frémissement de changement – s’empressent, sans le moindre argument sérieux, de désigner tel ou tel pays de la Caraïbe ou d’Afrique connaissant ou ayant connu des difficultés diverses, comme étant l’illustration de l’échec inéluctable de toute accession à l’indépendance.

Aux yeux de ceux-là, indépendance ou autonomie sont synonymes de chaos, de régression sociale et de misère économique. Or, il n’y a de fatalité à la misère, pas plus qu’il n’y a de malédiction à l’encontre de quelque peuple que ce soit.  Ce type de propos indigents et de formules laconiques sont lancés dans le seul but de flatter les bas instincts, de distiller le poison de la peur et de frapper les esprits avec des images de désolation.

Beaucoup de nos politiques participent à cette entreprise de désinformation, non pas pour élever le débat mais pour tenir une clientèle électorale. Des propos loin de toute entreprise didactique, sans fondement et sans qu’ils n’introduisent la moindre réflexion, le moindre raisonnement, la moindre prise en compte de l’histoire et des structures du pays désigné comme misérable.

Car, il n’y a pas de lien de causalité, de fatalité entre le fait d’être souverain et les difficultés que peut rencontrer tout pays. Ces propos à l’emporte-pièce, à la limite de l’injure, on les entend, on les lit régulièrement dans des articles au vitriol qui ne révèlent autre chose que la déficience intellectuelle de leurs auteurs. Ils ont été particulièrement nombreux lors du mouvement social de 2009 sous la plume d’odieux éditorialistes et internautes qui ont rivalisé dans la diatribe et ont craché le venin de la calomnie dès qu’il était question de la Guadeloupe.

S’il est vrai que nombre de pays n’ont pas entièrement réussi leur accès à leur souveraineté, ce constat ne peut faire abstraction des structures, du mode d’administration, de la qualité de gestion, des qualités des dirigeants, des choix que ces derniers font et dont les conséquences peuvent entraîner le malheur de leur peuple ou, au contraire, concourir à leur épanouissement. Autrement dit, la situation d’un pays est toujours plus complexe qu’elle n’y paraît.

Montrer du doigt, non sans un certain mépris et une certaine condescendance, un pays du bassin caribéen dont la situation économique serait difficile ne permet ni d’éclaircir le débat ni de construire une opinion publique. D’autant que ces détracteurs perpétuels oublient toujours de mentionner les pays qui ont fait le choix de gérer eux-mêmes leurs affaires et qui parviennent à s’en sortir en comptant sur leurs ressources propos,  tout en bénéficiant de l’aide de l’Europe contrairement au chiffon rouge du désengagement financier qu’agitent certains.

Il y a dans l’arc de la Caraïbe, à quelques encablures de la Guadeloupe, des exemples de pays souverains qui tracent leur chemin et dont les résultats démontrent que d’autres voies sont possibles lorsque l’on fait preuve de responsabilité, de créativité et que l’on compte sur ses propres ressources.

On peut citer, pour illustrer le propos, le cas de la Barbade, une île dont la superficie n’est que de 416 km2 (soit moins que les 588 km2 de la seule Grande-Terre) et qui se hisse au 42ème rang mondial au niveau de l’indice de développement humain (IDH) [1] :

« Petite île des Caraïbes orientales, la Barbade est l’un des pays les plus prospères de la région. Depuis son indépendance, elle est parvenue à transformer une économie à faible revenu tributaire de la production sucrière en une économie à revenu intermédiaire supérieur. Le tourisme est le moteur de l’économie, mais le secteur des services financiers contribue de plus en plus à la croissance économique. Avec un PIB de 3,4 milliards d’USD et un revenu par habitant de 10 100 USD, la Barbade peut se targuer d’un des taux de pauvreté les plus faibles de la région. Les indicateurs sociaux sont également très bons par rapport aux autres pays des Caraïbes. Il subsiste néanmoins un certain nombre de difficultés sociales, dont des poches de pauvreté, petites mais concentrées, au sein de la société. »

Source : site internet de la Commission européenne
http://ec.europa.eu/europeaid/where/acp/country-cooperation/barbados/barbados_fr.htm

 

L’archipel des Bahamas suit immédiatement la Barbade avec un IDH, pour l’année 2010, qui le place au 43ème rang mondial. Sur 169 Etats, Trinidad-et-Tobago est 59ème, Belize 78ème, la Jamaïque 80ème. sur 169 pays et dont l’IDH est élevé. Pour comparaison, la France est 14ème alors que le Royaume-Uni est 26ème.

Il est bien entendu que la Guadeloupe, n’étant pas indépendante, ne figure ni dans le rapport du PNUD ni dans le classement de l’IDH. Concernant son Produit Intérieur Brut (PIB) par habitant, s’il est relativement élevé (18 170 € en 2009), il faut remarquer que son niveau est soutenu par d’importants transferts sociaux, comme le rappelait le rapport présenté au Sénat le 30 mai 2000 :

« Cependant, cette situation est très largement imputable à l’importance des transferts publics assurés par la métropole. »

http://www.senat.fr/rap/r99-366/r99-3661.html

 

Dix ans plus tard, la situation n’a guère changé. Selon le rapport du député Gaël Yanno présenté le 1er avril 2009 à l’Assemblée Nationale :

« Le niveau de vie [dans les territoires d’outre-mer] y demeure globalement inférieur à celui de la métropole : les PIB des départements d’outre-mer sont, par exemple, tous inférieurs à 75 % de la moyenne des PIB par habitant de l’Union européenne, (56,8 % pour la Guyane, 60,6 % pour la Réunion, 67,3 % pour la Guadeloupe, 74,9 % pour la Martinique). Cependant, ce niveau de vie est très sensiblement supérieur à celui de leur environnement régional. »

http://www.assemblee-nationale.fr/13/rapports/r1579.asp#P224_17258

 

Que le PIB de la Guadeloupe soit inférieur à celui de la moyenne européenne, c’est avéré. Mais il convient de relativiser l’affirmation que son « niveau de vie est très sensiblement supérieur à celui de [son] environnement régional ».

D’une part parce que d’autres îles, indépendantes, ont des PIB par habitant très légèrement inférieurs – 16 033 € pour la Barbade, 17 699 € pour Trinidad-et-Tobago – voire même légèrement supérieurs en ce qui concerne les Bahamas dont le PIB par habitant est de 18 208 € (Source : http://hdrstats.undp.org/fr/indicateurs/62006.html).

D’autre part, parce qu’il convient, pour la clarté du débat, de relativiser l’indication de richesse qu’est le PIB par habitant et prendre en compte d’autres paramètres. Ainsi, parallèlement à ce prétendu haut de niveau de vie, il faut rappeler que 12 % de la population guadeloupéenne vit en dessous du seuil de pauvreté ou que le taux de chômage est de 23,5 % en Guadeloupe lorsqu’il n’est que de 9,3 % à la Barbade, de 7,9 % aux Bahamas et de 6,5 % à Trinidad-et-Tobago.

La lecture de l’article du 18 février 2010 que France-Antilles consacrait aux nouveaux pauvres en Guadeloupe est un bon moyen de réaliser la toute relativité du niveau de richesse de notre société.

Ce niveau de richesse reflète-t-il la réalité ? On peut s’enorgueillir de ce prétendu niveau de vie élevé, mais il est artificiellement gonflé par des transferts sociaux et non pas généré  par une économie épanouie et saine.

Bien au contraire, l’économie guadeloupéenne s’enfonce de plus en plus dans la dépendance. Une économie peut-elle continuer à vivre indéfiniment dépendante de transferts sociaux? Un pays peut-il demeurer ad vitam eternam sous tutelle ?

Au moment où se pose avec acuité la question du statut politique de la Guadeloupe, il convient de rester vigilant pour déjouer les pièges des démagogues et imposteurs de tout acabit. C’est dans la clarté du débat, avec la solidité de marbre des arguments, l’exactitude implacable des données chiffrées, la vérité des faits et les exemples de réussite qu’il convient de battre en brèche et de démolir la propagande menée par certains démagogues contre toute perspective de changement pour notre pays. Car seul le changement peut encore le sauver.

 

AGOSTINO

 


[1] Voici la définition de l’IDH selon le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) : « L’indice de développement humain (IDH) est une mesure synthétique du développement humain. Il mesure le niveau moyen de développement humain atteint dans un pays donné, sous trois aspects essentiels : santé et longévité, accès à l’instruction et niveau de vie décent. La couverture d’un pays, en termes de son IDH, dépend de la disponibilité des données. Pour permettre de faire des comparaisons entre les pays, le calcul de l’IDH a été réalisé, dans la mesure du possible, à partir de données fournies par de grands organismes internationaux et par d’autres sources de données fiables disponibles au moment de la rédaction du présent Rapport. » http://hdr.undp.org/fr/devhumain/indices/

 

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